Le Daredevil de Frank Miller

C’est en lisant le Daredevil de Frank Miller que j’ai compris pourquoi je devais lire de la bande dessinée.

D’abord, l’écriture captive. Miller nous plonge dans un monde sombre et cruel, où sont placés des personnages complexes, avec leurs failles, leurs vertus et leurs conflits. Ensuite, l’art éblouit. Le dynamisme des lignes, le contraste des ombres, la fluidité de ces mouvements pourtant immobiles, la géométrie expérimentale des cases et l’angoisse agonisante de ces visages en gros plan rendent chaque page intrigante.

Puis il se crée, entre l’écriture et l’art, une synergie. La lecture devient fluide, les émotions sont magnifiées et les scènes sont rythmées par cette synergie. Autrement dit, l’art rend l’écriture vivante, et l’écriture rend l’art immédiatement significatif. Ils forment, ensemble, un tout unique et délicieux.

À mesure que les intrigues se complexifient, le surnaturel s’immisce dans ce monde jusqu’alors ancré dans le réel. Puis tout l’aspect surréel, imaginatif, funky de l’univers de la bande dessinée me frappe d’un coup. Je réalise que je lis une histoire de crime noir, où un homme qui ressent le monde autour de lui se bat contre des ninjas. Son premier amour, qui a été entraînée par le même sensei que lui, est devenue une assassin redoutable, et leur conflit déchirant semble inévitable.

L’éternel conflit entre le bien et le mal prend ici une texture particulière. Il surgit de l’opposition entre un monde manichéiste, peint en noir et blanc, et des individus gris: complexes, nuancés, humains, et qui ne se sentent à leur place ni dans la lumière, ni dans l’obscurité. Et tous les conflits résident dans ce déchirement.

Ces idées ne sont pas uniques à la bande dessinée. Elles me font même penser à Star Wars, par exemple. Mais elles sont brillamment exprimées ici.

Ce qui me fascine surtout depuis que je lis de la bande dessinée, c’est l’immobilité de l’image. Ce qui est représenté, dans chaque scène, dans chaque case, ce sont des instants. Les émotions et les mouvements sont figés dans une sorte de présent éternel. Chaque moment de l’histoire est à la fois instantané, et immortalisé. Beaucoup de ces moments deviennent donc, instantanément, iconiques.

De la même manière, la bande dessinée est à l’intersection de la culture populaire et de l’art contemporain. Les personnages prennent une allure mythique, alors qu’on sait qu’ils seront réinterprétés, encore et encore, par différents artistes, dans différents médias, pendant des décennies. Mais lorsqu’on lit cette représentation de ces personnages, on partage ce moment, à travers l’espace et le temps, avec un monde entier.

Je vais l’expliquer comme ça. J’ai lu le Daredevil de Frank Miller en écoutant l’album The Yellow Shark (1993) de Frank Zappa. Parce qu’à la Radio de Radio-Canada, ils disaient que Zappa était l’un des plus grands compositeurs du 20e siècle, et je me suis rendu compte que je ne le connaissais pas tant que ça. Dans l’album, on entend la foule des spectateurs, qui applaudissent, qui rient, qui hésitent, qui ovationnent. Et je me dis que, pour eux, ce moment était réel. Ils étaient assis dans cette salle de spectacle, où le légendaire Frank Zappa leur présente son dernier chef-d’oeuvre. Ils ont acheté des billets, se sont rendus en ville et y ont consacré leur soirée. Ça fait partie de leurs souvenirs. Et grâce à cet album, et la magie d’Internet, je peux partager ce moment unique avec eux, des décennies plus tard.

On a un peu le même sentiment lorsqu’on lit le Daredevil de Miller. On rejoint des milliers, peut-être des millions d’autres lecteurs qui, comme nous, avant nous, s’en sont extasiés.

Et ce sentiment, il revient souvent lorsqu’on lit de la bande dessinée. Parce qu’on découvre enfin les histoires qui ont rendu ces personnages mythiques.

Quoi lire?

Daredevil (v.1, 1964), #158 à 191

Publié de 1979 à 1983

À mettre sur votre liste?

Oui! C’est un classique accessible.

Bon point de départ?

Oui! C’est mon premier amour.

Publié par Simon Cordeau

simoncordeau.net

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