L’Art de Jim Steranko (1966-1969)

Certaines pages de bande dessinée sont des oeuvres d’art à part entière. On pourrait les exposer dans un musée. Venez admirer avec moi quelques unes des oeuvres de Jim Steranko.

Contexte

Trop souvent en bédé, les artistes les plus influents, les plus avant-gardistes, sont les moins prolifiques. Jim Steranko est, malheureusement, de ceux-là. Peut-être aussi que la rareté de ses oeuvres rend celles-ci encore plus percutantes?

Strange Tales (v.1, 1951), #164

Le magazine d’anthologie Strange Tales (v.1, 1951) introduit Nick Fury, Agent of S.H.I.E.L.D. au #135. Les premières histoires de Nick Fury sont dessinées par Jack Kirby (et valent le coup d’oeil si vous aimez son style), avant que Jim Steranko ne prenne le relais. Il complète les planches de Kirby pour les #151-153, puis dessine les #154-168. Lorsque Nick Fury obtient sa propre série (Nick Fury, Agent of S.H.I.E.L.D. (v.1, 1968)), il dessine les #1-3, 5. Il dessine aussi Captain America (v.1, 1968), #110-111, 113.

Ces numéros, publiés de 1966 à 1969, sont le noyau de l’oeuvre de Steranko. Ce sont des histoires d’espionnage et d’action, avec des gadgets et des technologies à la James Bond: un terrain de jeu propice, pour qui a de l’imagination.

Double-pages

J’adore particulièrement les double-pages de Steranko. Leur format panoramique, très peu utilisé à l’époque, permet de peindre des scènes complexes, remplies de détails réels ou surréels, et laisse toute la place à l’art. Le texte joue alors plus le rôle d’épigraphe que de narration: il vient définir l’oeuvre, en lui infusant du drame, de l’émotion, de l’urgence.

Je pourrais passer des heures à analyser et à admirer dans tous ses détails cette merveille tirée de Nick Fury #5. Le contraste entre les cercles colorés à gauche et les lances d’acier à droite; les silhouettes fantomatiques qui observent la scène, suspendus dans des cubes technos; alors que Nick Fury, prêt à bondir avec tous ses muscles tendus, affiche une expression de détresse; et les rectangles transparents, abstraits, couronnés de sphères électriques, avec le jaune et l’orange qui rappellent des flammes; il y a même du Kirby Krackle! On dirait Dali qui dessine James Bond.

Expérimentation
Strange Tales (v.1, 1951), #163

Steranko n’a pas peur d’expérimenter avec les couleurs, les formes et les processus par lesquels l’art séquentiel raconte une histoire. Ci-haut, avec une suite de portraits, on voit Nick Fury succomber aux pouvoirs hypnotiques de Yellow Claw. La gradation de couleurs et les changements dans l’expression faciale de Fury sont efficaces et percutants. Ajouter du texte serait ici superflu, voire encombrant. L’image suffit.

Strange Tales (v.1, 1951), #166

Pour illustrer la confusion du héros, Steranko construit la page présentée à droite comme un véritable labyrinthe. L’utilisation du bleu renforce l’isolement du héros, alors que le jaune, en contraste, donne une électricité à la page, pour rappeler le danger de la situation.

Cette approche est novatrice pour l’époque. La plupart des artistes remplissent alors leurs pages avec une grille assez rigide de cases rectangulaires, et quelqu’un d’autre s’occupe des couleurs. Mais Steranko est l’un des premiers à comprendre que son espace créatif, c’est la page toute entière. Les cases et les couleurs y sont des outils, qu’on peut manipuler et redéfinir. Elles peuvent, à elles seules, raconter une histoire. La liberté que Steranko se permet (et son succès) influencera des générations d’artistes.

Conclusion

Le meilleur exemple, selon moi, de tous ces éléments qui forment le style de Steranko, c’est cette page tirée de Captain America (v.1, 1968), #113. L’utilisation du vert, du noir et du blanc donne un air menaçant à toute la scène, avec une touche discrète et judicieuse de rouge pour symboliser la mort. La géométrie des petites cases (que j’adore) rehausse la tension, avant le magnifique fracassement du miroir. Le tout plante solidement le personnage de Madame Hydra (qui deviendra Viper), en présentant sa froideur, sa cruauté et son tourment intérieur.

Je mets aussi dans cette galerie quelques couvertures de numéros que j’adore, et une page d’intro que j’affectionne particulièrement. Il y a plusieurs autres dessins éblouissants dans l’oeuvre de Jim Steranko, et je vous encourage à les découvrir vous-mêmes.

Publié par Simon Cordeau

simoncordeau.net

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